La légende de Dour

D’après la légende, Dour c’est ce festival convivial où la programmation dantesque regrouperait artistes confirmés mais pas standardisés, projets en devenir,  révélations de l’année ou encore petites pépites dénichées par les programmateurs. Melting-pot de tous les styles musicaux pendant 4 jours et 200 concerts, Dour jouerait sur tous les tableaux que l’on aime. Et en plus de tout ça, il y régnerait une bonne humeur toute particulière…

Toujours commencer avec modération

Cette année et pour cette déjà 22e édition, la programmation proposait quelques belles chimères, dispatchées sur les 6 scènes du site. Pour faire face à tout ce programme, j’ai proposé à mon compère et spécialiste international d’air guitar, Mr Sinayoko, de faire le déplacement (rien au monde ne l’aurait fait rater la finale des championnats de Belgique).
Dès jeudi, et une arrivée tardive, l’objectif principal avoué était d’assister à la performance de Moderat.Réputés pour leurs shows planants, les berlinois constituaient une des attractions majeures de cette édition. Premier objectif atteint avec uneentrée sur le site à 22h. Malheureusement, les diverses péripéties du périple pour rallier les terres wallonnes ont sérieusement attaqué mesbatteries et ne m’ont pas permis d’apprécier leur musique dans de bonnes conditions. Pour ne pas lutter avec ma jauge de vie tout le week-end, j’ai sagement rejoint Morphée très rapidement au campement.

Daedelus ouvre le bal
Vendredi matin, réveil frais et dispo. Pas plus mal vue la programmation presque matinale de Daedelus, à 14h40. L’auteur du planantissime mais pourtant dansant Sundown,n’a pas semblé perturbé outre mesure. Armé de sa redingote bleu ciel etde son sourire malicieux, le californien signé chez Ninja Tune a régalépendant les 45 minutes de son set, vagabondant entre les univers et finissant sur un breakbeat fracassant. RDV à Panam le 31 juillet à la Machine du Moulin Rouge pour le revoir à une heure plus adéquate.

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Première pépite

Après un petit détour pour profiter des vibes toujours aussi sympathiques de Java, direction Dan Le Sac vs Scroobius Pip.Programmés à 16h10, leur nom à coucher dehors ne donnait pas beaucoup d’indication. Leur Myspace si. Productions expérimentales mais pas indigestes, Dan Le Sac aux machines et Scroobius Pip et sa longue barbe au micro ont proposé un hip-hop parfois plus parlé que rappé, sans pour autant tomber dans la langueur du slam. Aussi convaincants sur scène quesur bande, les deux compères font clairement partie des petites pépitesdu festival.

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Absynthe Hypnotic

Petit saut à Chrome Hoof. A part leurs capes argentées et la robemaillot de bain « double face » de la chanteuse, rien ne nous a retenu très longtemps.  Premier break en attendant Absynthe Minded. Trèsconvaincants sur CD, les belges méritaient largement leur présence sur la grande scène, vu le plébiscite recueilli par leur cinquième et dernier album éponyme (sorti en 2009).
Leur pop-rock teintée de jazz n’est cependant pas la plus adaptée au format festival. Une fenêtre s’ouvre pour goûter à nouveau au nectar survitaminé de la fanfare hip-hop Hypnotic Brass Ensemble. Vu mes commentaires dithyrambiques la semaine dernière à Sète, je ne m’étalerai pas plus cette fois-ci. Zenzile et General Elektriks,c’est aussi du déjà vu. Toujours aussi agréable pourtant, d’autant pluslorsqu’accompagné d’un petit ravitaillement au stand avant The Subways. Principalement connu pour le titre survolté Rock & Roll Queen,titre majeur de la B.O. de RocknRolla de Guy Ritchie, le trio britannique jouit dorénavant de la peu glorieuse étiquette « rock pour adolescentes » à DLC très courte.

Pogo !
Autre groupe découvert sur internet avant le festival : les californiens de Black Heart Procession. Pall Jenkins et sa voix rauque emmènent facilement dans un univers sombre mais coconneux, étiqueté post-rock. Le canon Heaven and Hell fonctionne à merveille, aussi bien sur album que sur scène. Après cet agréable moment, passage éclair chez les Fun Lovin’ Criminals et leur hip-hop à l’eau de rose. Paul Kalkbrennernous retiendra un peu plus longtemps. Mais malgré tous les commentairesélogieux, nous ne parvenons pas à pénétrer vraiment son univers (trop minimaliste à notre goût).
Autant le dire tout de suite, il en sera de même pour le maître de la techno de Detroit Carl Craig et son alter-ego britannique Dave Clark.Un autre concert était très attendu par les curieux et surtout par les fans : ATR. Apres la mort de Carl Crack et 10 ans d'absence, Alec Empirea décidé de reformer Atari Teenage Riot en 2010. Considéré commel'inventeur du digital hardcore et très engagé politiquement, cette reformation est un petit événement en soi. Nos synapses hardcore n’étantpas forcément les plus développées, un (petit mais intense) tour dans le pogo nous a quand même permis de s’apercevoir de la qualité des productions pour le moins énergisantes.

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Le son ou l’image
Après tant de violence, les funky Chromeo nous ont offerts un moment bisounours pas dépourvu de musicalité. Encore un peu de curiosité : Chris Cunningham.Connu jusqu’à présent comme réalisateur de clips (il a notamment travaillé pour Autechre, Björk, Portishead et Aphex Twin sur plusieurs projets), sa nouvelle carrière musicale commence (tout logiquement) chezWarp. En live, on retrouve sans surprise une utilisation omniprésente de la vidéo. Toujours aussi noires et bien réalisées, ses images accompagnent une musique très (trop ?) expérimentale aux basses surgonflées. Le public, lui, a semblé apprécier.

Y’a le bon et le mauvais hardrock
Téléportation samedi à… 13h20 (on fait définitivement partie de l’équipe du matin). The Inspector Cluzo.Une petite centaine de personnes pourtant bien excitée vu l’heure papale. Le bonhomme (Gustave de Kervern, c’est toi ?) n’est pas là pour enfiler des perles. Il fait monter le public sur scène pour une « école des fans » des temps modernes, crache sur son batteur tout en shootant ses cymbales et continue à maltraiter sa gratte même quand l’ingé l’a débranché. "Dousseur de vivre" ? Pas tant que ça… Le groove burné sans bassiste fonctionne à merveille (notamment grâce à cette voix soul sortie de nulle part) et le show (comme vous l’aurez compris) vaut son pesant de cacahuètes.

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Break & rock
Après ça, les rafraichissants californien de Rainbow Arabia auraient pu constituer la transition exotique parfaite. Leur musique colorée est pleine d’idée mais laisse un goût d’inachevé. Du coup, petitsaut au village presse pour se laisser capturer par une expo de portraits de zikos aux expressions bluffantes. Le coupable : Damien Gard.
Breakestra relance la machine. L’orchestre hip-hop funk prendra en fait son véritable envol avec l’arrivée sur scène de Chali 2na.Solitaire depuis la séparation de Jurassic 5, le rappeur fera pourtant honneur à son ancienne formation en interprétant les classiques du crew,l’orchestre leur donnant un relief tout particulier.
Little Dragon emboîte le pas. Le groupe fait partie des nombreux artistes en featuring sur le dernier et curieux album de Gorillaz, Plastic Beach.Sa fumée électrique mérite l’attention et confirme une chose : le dragon a le potentiel pour gronder. Petit break dans cet après-midi déjàriche en émotions et reprise à 19h avec Bilal & band. Annoncé comme un des « princes de la soul », sa prestation scénique, malgré un bel air, s’avère sans émotion. Grâce à un conseil avisé, on s’échappe à la Petite Maison dans la Prairie voir Black Mountain.Leur Myspace ne proposait pas le relief découvert sur scène en cette fin de samedi après-midi. En même temps, ce son post 60’s aux accents psychés s’apprécie particulièrement en live. Ajoutez à cela une set listdiversifiée, on assiste à un des meilleurs concerts rock du week-end.

De La Soul !
Après un petit tour à Lee Fields & The Expressions pour se réconcilier avec la soul, on décide d’aller se placer pour le trio hip-hop De La Soul pour un live, entouré du Rhythm Roots Allstar (deuxbatteries, cuivres et basse). Autant le dire tout de suite, le show vaut le déplacement à lui tout seul. Malgré un micro sur trois sans retour sono (collé à la barrière, on s’en cogne nous !), les trois légendes ont mis le feu aux classiques du groupe. Petit regret tout de même : aucun son issu de la mixtape Are You In? sortie l’année dernière, sur laquelle le trio de Long Island a prouvé (s’il en était besoin) sa capacité à maitriser des sonorités plus actuelles. Dans la foulée, Pete Rock & CL Smooth nous attendent sur la scène la plus proche. The Creator régale comme prévu. CL un peu moins.

My punk
Signée sur Ed Banger et déjà collectionneuse de collaborations branchées(Pharell Williams, Justice, Mr Oizo…), la souriante et décomplexée Uffie constitueun des buzz de l’année. Normal, son électro-pop « rappée » s’inscrit parfaitement dans l’ère du temps, entre David Gaga et Kanye Akon. On prend les paris : ça va tourner en boucle sur MTV. En attendant, Emalkay parachute sa dubstep made in London. Le public rugit. 
Autre énergie, plus attendue celle-là car déjà expérimentée  à Garorock et aux Eurocks cette année : The Subs.Les belges, à la maison, ont crevé l’écran. Et c’est le cas de le dire tant leur performance visuelle et sonore prend toute sa dimension en live. Leur électro punk ravageuse a capturé les âmes. Le titre phare My punk transformant littéralement la foule en purgatoire géant.

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La nuit de samedi laisse tout de même un peu de place à dÉbruit. Toujours aussi funky et aérien, sa fraîcheur fait plaisir en live, surtout à cette heure avancée de la nuit. Benga et Skreamachèvent le travail pour un back2back dévastateur. Il est 4h. Youpi, ona le droit d’aller se coucher sans se sentir vieux et ridicule.

Anti pop
Lever avant midi mais à nouveau trop tard pour la messe. On passe voir notre liseuse de bonne aventure préférée et on se laisse tenter par Gandhi, uniquement grâce à son nom. On découvre un rappeur belge plus qu’influencé par Kery James. C’est bien Kery James.
L’après-midi propose une prog très hip-hop : Nessbeal accompagné (surprise ! et heureusement pour rehausser un peu le niveau) par le très controversé Orelsan, Alonzo pour un flash-back jubilatoire des années Psy4, pour déboucher sur les immanquables Anti-Pop Consortium.Les New-Yorkais et leurs instrus futuristes n’en sont pas vraiment à leurs bégaiements. Formés en 97 et passés par Warp, le trio s’est reformé en 2009 pour redémontrer sa facilité de création (album : Fluorescent Black).Pourtant, le chapiteau affiche quasiment vide pour leur passage à 19h. Visiblement touchés par ce manque d’affluence, ils proposeront tout de même un set intéressant, vivifié notamment par des productions inédites.Un peu moins percutants que lors de leur passage à Garo en avril dernier, leur avant-gardisme et leur flows dévastateurs restent toujoursun régal pour les sens.

Blues du désert
Entre-temps, on aura quand même assisté  à la performance déculottée de Monotonix.Le trio israélien se noie dans la foule, pour un show en slip (même parfois sans) plus « artistique » que musical. Amusant un temps, on préfère piquer un petit somme sous le soleil et les bonnes vibrations dublues touareg des maliens de Tinariwen.
Débarquent alors une des autres grosses attentes du festival : Giant Sand.La formation venue de Tucson en Arizona se fait bien trop rare en festival. Dour, sans grand fracas, les a programmé le dimanche soir à 21h. A dominante blues, Giant Sand évolue dans le mouvement : changementfréquent de musiciens, collaboration multiples avec des artistes de tous univers (PJ Harvey, Vic Chesnutt ou Lisa Germano pour l’excellent album Slush sorti sous le nom d’OP8) et tout logiquement donc, touches multiples et croisées allant du jazz au métal en passant par le flamenco (pour leur prochain projet). Leur prestation live illustre la qualité des albums. Avec classe et sourire, les musiciens ont oscillé entre les styles, alternant blues du désert (sur guitare sèche) et envolées électriques éclectiques.

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Dance Hall

Au sens propre, et après avoir goûtés quelques minutes au rock gras et en toge d’Archie Bronson Outfit, nous plongeons dans Buraka Som Sistema.Les lisboètes, grâce à leur breakbeat acoustique infusé de sonorités latinos et africaines, ont provoqué une orgie sous le chapiteau Dance Hall. Parfait exemple de groupe indispensable en festival. Un must, euphorisant (naturel) pour le public.

Il aurait fallu trouver la force de frotter
L’auteur compositeur interprète guitariste de génie Devendra Banhart faisait aussi partie de la liste des attendus. Son son dépoussiéré 60’s a été révélé en 2005 au grand public grâce à l’album Cripple Crow.Sur scène, il incarne tantôt (dédicace tout de même à nos amis belges) Freddy Mercury, tantôt les fantômes des 60’s. Une performance aussi variée que technique. Un peu trop peut-être pour nos oreilles ce dimanche soir à 23h, baisées sans répit pendant 4 jours par tous les styles. A revoir et réécouter, vierge ou dès à présent sur album.

Bouquet final
Dans cet état d’esprit, difficile d’imaginer l’arrivée de la bombe du festival. Il est minuit et quart. Les organismes commencent à grincer sérieusement. Chaque artiste a participé comme il se doit à l’achèvementgénéral. La promesse a été faite de les voir cette fois-ci. Impossible de se défiler. Badaboum ! Leur entrée en scène n’est pas progressive. Dès les premiers sons balancés par Dj Nonames, la tension remonte. DrumNBass, Dubstep et même métal, les deux MC’s Metropolis et Orifice Vulgatron, micros chargés, vont pulvériser l’assemblée de leur flow lourd et précis. Pas cinq petites minutes ; une heure. Les instrus, grâce à leur variété se complètent et ne laisse aucune place à la descente. Une fusion des meilleurs sons de la scène électro anglaises (collaborations avec Noisia, Rusko, Scratch Perverts, Sub Focus…) et de deux Mc’s ovni. Que demander de plus ? Leur blaze peut-être?

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Vu la montée d’adrénaline infligée par Foreign Beggars, impossible d’abandonner maintenant. Dj Kentaroest sur le point de prendre la relève. Le japonais, world DMC champion 2002, a compris qu’il est dommage de jouer d’un  instrument sans pouvoirle montrer à son public. Il est donc accompagné d’une caméra, permettant d’apprécier toute sa technique sur un écran placé derrière lui. Visuel mais diablement efficace aussi, à l’image du mythique Jump Around venu clôturer sa session. Et cet énorme festival pour nous.

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Un marsupilami, ça n’a pas de prix

Le déroulement a été progressif, avec un dimanche titanesque. L’ambiancesur le site tout simplement excellente, avec une mention tout particulière pour le staff (y’a encore quelqu’un à la billetterie ?) et les accoutrements des festivaliers. Du coup, même quelques jours après avoir fini d’en découdre, une curieuse sensation reste à l’esprit. Une sorte de panorama rempli de couleurs, de sons et de sourires. Alors oui les frites sont dégueulasses (j’avais promis pas de cliché et j’ai tenu jusque là, mais c’est pas belge les frites à l’origine ?)
Oui le site est envahi par les stands des machines à fric. Mais tout comme le monde dans lequel on vit, on a la chance de pouvoir choisir sonfilm et son soundtrack. De pouvoir boire un pti pastis avec un ami venudu Mali. De pouvoir aller tchatcher avec cet ahuri déguisé en marsupilami. De pouvoir… 
 
Texte et photos : MK