Dan Snaith s’échappe de sa schizophrénie musicale et s'enferme cette fois dans un espace qu'il a lui-même construit. Butterfly, quatrième album studio sous le nom de Daphni, est une claustrophobie volontaire, celle d'un compositeur qui extrait de la joie kinétique de l'isolement. Depuis l’album Jiaolong, son projet Daphni incarnait une échappatoire : la contre-programmation hédoniste aux expériences de son projet nommé Caribou. Or, avec ce nouvel album Butterfly, cette dichotomie s'érode. Non par fusion, mais par effondrement de la frontière elle-même. Le titre « Waiting So Long » qu’on vient d’écouter s’annonce comme “featuring Caribou” et en est ainsi le symptôme : c’est la première voix de Dan Snaith qui surgit dans une track Daphni, comme si le compositeur décidait soudain d'habiter physiquement le corps de sa musique de danse.
Ces 16 morceaux refusent les sommets émotionnels convenus. C'est par le silence et les écarts que l'émotion s’installe véritablement. « Sad Piano House » établit cette dualité de ton dès l'ouverture : des notes de piano mélancoliques flottent sur une batterie de house bouncy, où la joie et la mélancolie ne se résolvent jamais. Plutôt que de progresser vers une catharsis, l'album préfère l'étreinte, des couches sonores qui s'apaisent mais jamais tout à fait.
« Good Night Baby » incarne cette stratégie. Ses synthés chauds et ses samples vocaux devraient offrir du réconfort ; au lieu de cela, ils instillent une inquiétude sourde, une respiration finale où le calme apparent masque une agitation créative jamais dissipée.
Mais Butterfly n'est pas tout à fait mélancolique pour autant car c'est du dancefloor vu de l'intérieur, où chaque mur vibre. Et ainsi les morceaux « Clap Your Hands » et « Shifty » usent de l'épuration comme stratégie : peu de moyens, pour un impact maximal. « Two Maps » repousse ensuite l'aliénation jusqu'à ses limites, ce que Dan Snaith appelle « beautifully disordered », comme des blocs de Tetris qui tombe simultanément dans un gouffre sonore.
L’originalité de l’album Butterfly est à trouver dans ce refus de la jubilation facile. Même aux moments les plus intenses, comme le drop sismique du titre « Two Maps » ou l'ascension lente de « Josephine », Dan Snaith maintient une tension sous-cutanée. Les interludes expérimentaux (« Miles Smiles », « Invention ») n'apaisent pas : ils fragmentent encore davantage, rappelant que la danse ici est un acte d'introspection.
L’album Butterfly propose donc le son d'un artiste qui a cessé de penser à ce qu'un album « devrait être ». C'est aussi un portrait sonore du désinvestissement stratégique : moins la fusion de Caribou et Daphni que l'affirmation que les deux ont toujours été la même personne enfermée dans des espaces différents. Désormais, la frontière entre ces espaces s'étiole. Et on peut le dire sans hésitations, c'est déjà l'un des albums électroniques majeurs de 2026.
https://caribouband.bandcamp.com/album/butterfly