Depuis leurs débuts, Jason Williamson et Andrew Fearn se sont construit une réputation implacable : celle de chroniqueurs de la colère sociale britannique, qui transforment l'indignation en dénonciation post-punk minimaliste. The Demise of Planet X, leur treizième album studio, confirme cette vocation tout en révélant une évolution intérieure rarement entrevue chez le duo de Nottingham. Car Sleaford Mods ne racontent plus seulement l'effondrement du système : ils en décryptent les traumatismes individuels, les fissures psychiques que produit une société en lambeaux.

Le titre de l'album évoque une théorie du complot sur une planète errante menaçant l'humanité, et pourrait sembler grandiose. Or, Jason Williamson et Andrew Fearn démontrent, morceau après morceau, que l'apocalypse n'a rien de spectaculaire. Elle arrive par mille petites coupures ordinaires : les réseaux sociaux qui rongent l'estime de soi, la masculinité toxique qui s'épanouit sans contrainte, l'indifférence systémique face à la privation. Ici pas de lave en fusion qui nous tombe dessus depuis l’espace, seulement le quotidien blême de ceux qui vivent sous les décombres.

On notera d’emblée l'improbable choix des studios pour son enregistrement : The Demise of Planet X a été enregistré principalement à Nottingham, le terr terr du duo comme disent les jeunes, mais aussi aux Abbey Road Studios de Londres et aux Invada Studios de Bristol. Une décision symptomatique : Sleaford Mods refusent l'isolement, cherchent à s'implanter dans des espaces historiques de la musique britannique sans pour autant renier leur radicalité.

Andrew Fearn, l'architecte sonore du projet, livre sa production la plus ambitieuse : des basses saturées qui gargouillent dans « Megaton », des cordes qui transfigurent la rage en hallucination surréaliste sur « Double Diamond », des percussions électroniques qui scandent l'absurdité du monde.
Cette richesse de production contraste magnifiquement avec le débit frénétique et les invectives de Jason Williamson. Sur « Megaton », il balance des insultes aussi absurdes qu'incisives tandis que la boîte à rythmes d’Andrew Fearn claque comme une arme à feu.

Mais The Demise of Planet X brille surtout par ses collaborations qui redessinent les contours du duo. « The Good Life », l'ouverture frappante, reçoit l'actrice Gwendoline Christie et Big Special : sa présence contrôlée, presque rêveuse, crée une tension délicieuse avec les éructations violentes de Jason Williamson. Sue Tompkins, ancienne chanteuse de Life Without Buildings avec sa voix délicieusement enrouée et approximative dans le chant, sort de sa retraite musicale pour le titre « No Touch ». Aldous Harding, la plus inattendue des invitées, pose sa douce voix sur « Elitest G.O.A.T. ». Le couple Sleaford Mods + Liam Bailey sur « Flood the Zone » s'attaque au mouvement MAGA, détournant le bounce nerveux de rythmes ska et indie-pop, exact opposé des Specials, ici réinventé pour une querelle géopolitique anglo-saxonne. C'est maladroit, parfois, mais c'est aussi l'honnêteté : ils ne masquent pas l'imprécision de la colère politique lorsqu'elle traverse les océans.

Ce qui fait de l’album The Demise of Planet X un véritable pas en avant, c'est l'introspection que Jason Williamson a glanée en plusieurs années de thérapie. L'album ne renonce pas à la dénonciation sociale — jamais —, mais il accepte de nommer les blessures qui la nourrissent. C'est un tournant pour un duo que certains auraient figé dans la pose du dénonciateur intarissable.

The Demise of Planet X ne proposera pas de solutions. Sleaford Mods ne sont pas des idéologues ou des donneurs de leçon. Mais musicalement, ils font mieux que d'autres plus populaires : ils s'ouvrent à des influences variées sans diluer leur essence, ils accueillent des collaborateurs sans démissionner, ils fouillent le trauma sans tomber dans l'autoflagellation. C'est un album que les années vont rattraper, parce qu'il documente, avec une exactitude qui fait froid dans le dos, l'état réel d'une civilisation en déclin.

L'apocalypse se compose de mille petites trahisons. Sleaford Mods les détaillent, les chantent, les électrifient. Et c'est dans cette fidélité à la rage ordinaire qu'ils trouvent une forme de beauté.

https://sleafordmods.bandcamp.com/album/the-demise-of-planet-x

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