Parfois un disque de musique de danse surgit de nulle part et ravive l’espoir en ce que le genre peut accomplir. Si la pop actuelle se contente souvent d'une recette simpliste, Written Into Changes d’Avalon Emerson impressionne par sa justesse et son élan. À l’image d’un athlète maîtrisant parfaitement son geste sous les projecteurs d’un stade, l’artiste fascine par sa gestion du mouvement et de la cadence. C'est un projet d'une grande élégance, où une multitude de détails s'articulent pour créer une œuvre à la fois riche et raffinée.
Written into Changes est enivrant, tourbillonnant et d’un rythme exceptionnel, jamais distrait mais imprégnant des sentiments dramatiques dans des rythmes tout aussi spectaculaires. Avalon Emerson est une DJ techno devenue auteure-compositrice née en Arizona, ayant vécu à Berlin et à Los Angeles, et désormais installée dans le nord de l’État de New York, et qui utilise son parcours de globe-trotteuse comme un outil, sa palette sonore flânant à travers de nombreux univers : la gothtronica des années 80 (« God Damn (Finito) »), jangle-pop de Bristol (« Jupiter and Mars »), le rock alternatif des années 90 de la côte ouest (« Country Mouse »), la dance-punk des années 2000 (« Eden ») et la twee (« How Dare This Beer »).
Elle chante les mythes romains, le système solaire, les saisons et la bière comme des éléments éphémères, tout en rappelant les impulsions électroniques des Cocteau Twins et de Caroline Polachek, l’intelligence trance de Romy, ainsi que le rétro tactile des U.S. Girls et de Nilüfer Yanya.
Elle a évolué depuis son premier album de 2023 et on peut trouver des poches d’exubérance dans le premier album éponyme d’Avalon Emerson, & the Charm, mais ce nouvel album Written into Changes offre bien plus d’ampleur, d’éclectisme et de tragédie miniature dans son univers. C’est à la fois un hommage au Studio 54 et un tube de dream pop, un dialogue entre le passé et le présent. Le titre « Happy Birthday » fait des clins d’œil dub à l’histoire des précédents remixs d’Avalon Emerson, tandis que « God Damn (Finito) » agit comme un portail à la Todd Terje vers le titre « Obsession » du groupe de synthpop des années 80 Animotion, avant d’être encadré par un outro sensuel mêlant cuivres et groove house.
Sa maîtrise nocturne de l'Italo disco, de l'electrofunk anglais et de la « sampledelia » s'exprime pleinement dans « Wooden Star » et « God Damn (Finito) », où elle détourne les schémas pop habituels vers des directions captivantes, exotiques, voire un peu rugueuses.
Les synthés façon Madchester de « Jupiter and Mars », réalisé avec l’aide de Rostam Batmanglij, confèrent à sa voix aérienne un éclat ensoleillé. « How Dare This Beer » est un morceau baigné de réverbération sans jamais en être étouffé.
Sur « I Don’t Want to Fight », elle tempère ses instincts de musique dance plus intense et plus rapide grâce à un riff de guitare grinçant et sensuel.
L’album Written into Changes regorge d’excellents morceaux de dance-pop composés par quelqu’un qui a toujours excellé dans la partie « dance » (« Country Mouse » est un véritable feu d’artifice). Mais Avalon Emerson est aussi une compositrice hors pair.
Écoutez « Eden » et vous serez accueillis par des slaps de basse, une batterie qui fait trembler les murs façon Big Beat et des synthés éclatants. Le morceau est imposant et funky, dont l’inspiration semble autant provenir de Stevie Wonder que de LCD Soundsystem.
Mais surtout, les phrases musicales d’Avalon Emerson et ses accompagnements électropop envoûtants empruntent les mêmes chemins étranges et célestes que Stephin Merritt et Arthur Russell. Cette facette de son ADN devient un fantôme sur le morceau de clôture « Earth Alive », lorsque les guitares s’enroulent autour de breakbeats étouffants et que sa nostalgie s’exprime, avec brièveté mais tendresse et qui laisse songeur. Elle semble bien loin des dancefloors du Berghain, mais l’album Written into Changes est la preuve que sa magie va bien au-delà des platines. Chaque chanson de cet album mérite d’être réécoutée. Plus on écoute Avalon Emerson, plus on s’aperçoit que sa trajectoire est une amélioration continue.