James Blake a toujours été un introverti paradoxal, un artiste vivant dans son propre monde tout en fréquentant les cercles médiatiques les plus en vue. Avec Trying Times, son septième album, il marque un tournant majeur en quittant sa grande maison de disques pour le sortir en indépendant. Ce choix n'est pas seulement stratégique, c'est une réaction épidermique aux injustices de l'industrie musicale qu'il dénonce ouvertement. Excédé par la pression des réseaux sociaux et la faible rémunération des services d'écoute en ligne, il signe ici l’œuvre d’un créateur qui refuse désormais de sacrifier son art aux succès éphémères.
Si le musicien exprime une colère profonde, celle-ci ne se traduit pas par une explosion sonore. Trying Times est plutôt un disque de la "redescente", une plongée dans des profondeurs mélancoliques où la fureur couve sous la surface. L’album s’ouvre sur des murmures hésitants avant d’emprunter à Leonard Cohen une lamentation baroque, transformée en une méditation hallucinatoire sur le chagrin et la résignation. C’est une musique de l'intime, conçue pour explorer les sentiments complexes qui précèdent l'acceptation d'une rupture.
James Blake confirme aussi son talent pour transfigurer ses influences avec une grande subtilité.
Il métamorphose ainsi un titre soul sensuel en une berceuse spectrale, évoquant les ambiances oniriques du cinéma de David Lynch. La collaboration avec le rappeur Dave constitue la clé de voûte du disque : une tension contenue, portée par un motif de cordes inquiétant. C’est un cri étouffé dans le vide, illustrant une empathie puissante entre les deux artistes face aux doutes et à l'adversité.
Depuis quinze ans, l'artiste défend une vision esthétique intransigeante. Dès ses débuts, il refusait de lisser ses compositions pour répondre aux critères commerciaux, préférant suivre son intuition plutôt que de céder aux exigences des producteurs. Après avoir remporté des prix prestigieux face à des icônes de la musique, il prouve aujourd'hui que sa singularité est sa plus grande force. Son style, mêlant voix de tête et rythmiques désarticulées, demeure unique et évite les pièges de la parodie.
En conclusion, cet album dépeint un homme mûr qui allie beauté mélodique et rage contenue. S’affranchir des contraintes des structures industrielles semble lui avoir apporté une forme de sagesse. Loin du tumulte et des attentes du marché de la musique, James Blake semble enfin avoir trouvé la paix dans son indépendance, livrant une œuvre à la fois habitée, sereine et profondément authentique.