Alors que sort ce neuvième album studio de Gorillaz, The Mountain, un quart de siècle s'est écoulé depuis que le monde a découvert le concept alors novateur d'un groupe « virtuel » de personnages de dessins animés. Au fil des ans, le parcours imprévisible de 2D, Murdoc, Russel et Noodle a donné naissance à un certain nombre de références culturelles et de classiques intemporels. Alors que leurs productions des années 2010 s'orientaient davantage vers des playlists que vers un concept global, Cracker Island, sorti en 2023, a amorcé un changement de cap qui s'est pleinement concrétisé avec ce nouve album The Mountain. Leur travail le plus cohérent depuis Plastic Beach, cette excellente vision met l'accent sur la mortalité et les cycles de la vie, touchant le cœur émotionnel d'une manière que Gorillaz n'avait jamais explorée auparavant. Mais c'est la sublime qualité sonore qui fait vraiment la cohésion de The Mountain. Le quatuor de personnages de dessins animés s'étant installé en Inde, il est tout naturel que la musique suive le mouvement avec une distribution inspirée d'artistes indiens qui parviennent à rendre la profondeur, la dimension multiculturelle et l'esthétique émotionnelle recherchées par Damon Albarn et Jamie Hewlett.
Cette utilisation des traditions musicales d'une culture spécifique rappelle le travail de Damon Albarn sur l’album Monkey: Journey to the West et ses diverses collaborations africaines, notamment Welcome to Mali et Mali Music d'Amadou et Mariam, qui ne donnent jamais l'impression de tomber dans l’écueil de l’appropriation culturelle. Aux côtés d'une liste internationale comprenant Sparks, IDLES, Bizarrap, Johnny Marr et bien d'autres, les musiciens indiens Ajay Prasanna, Anoushka Shankar, Asha Bhosle, Asha Puthli, Amaan Ali Bangash et Ayaan Ali Bangash ont un impact indélébile. Libres de jouer, ces artistes tissent et entrelacent chaque morceau, créant une tapisserie sonore magique, belle et envoûtante (en particulier sur le titre éponyme qui donne le ton et sur « The Sweet Prince »).
Mais pourquoi l'Inde et toutes ces réflexions existentielles ?
Pour Damon Albarn et Jamie Hewlett, les raisons étaient bien plus sombres : tous deux ont perdu leur père, et la belle-mère de Jamie Hewlett a été victime d'un grave accident vasculaire cérébral. Les deux hommes se sont alors rendus en Inde pour y trouver du réconfort, dans l'espoir d'une vie après la mort. La perte et la guérison étant des thèmes centraux, de nombreux morceaux comportent également des pistes vocales inutilisées d'invités posthumes issus du catalogue Gorillaz, tels que Dennis Hopper, Bobby Womack, Tony Allen et Mark E. Smith (dont le remarquable « Delirium » reflète parfaitement le morceau « Glitter Freeze »).
Cet ancrage dans le monde réel donne à The Mountain plus de poids que les albums habituels de Gorillaz, élevant ces chansons à quelque chose de plus significatif (que les fans de longue date se rassurent, il y a toujours une histoire surréaliste et farfelue derrière les personnages pour perpétuer la tradition). Le morceau central de sept minutes, « The Manifesto », est un voyage vibrant dans lequel vous pouvez vous laisser emporter par les cuivres, accompagnés du rappeur argentin Trueno et du regretté Proof, ancien membre du groupe D12. Le single phare « Damascus » est un morceau classique de Gorillaz qui aurait dû figurer sur Plastic Beach, avec un rythme entraînant, une production colorée, des couplets précis de Yasiin Bey et les chœurs de l'incomparable Omar Souleyman. « The Moon Cave », qu’on vient d’écouter, est un autre morceau digi-funk marquant, à l'image de leur titre « Stylo » mais avec une touche sud-asiatique. Black Thought, du groupe The Roots, prête son talent à ce morceau, ainsi qu'à « The Empty Dream Machine », deux des meilleures collaborations de l'album.
À leur apogée, les moments forts de The Mountain rappellent la magie de l’album Plastic Beach, une évasion chaleureuse où tous les collaborateurs semblaient jouer ensemble, non pas pour le plaisir d'une collaboration cool, mais pour l'art et la connexion que cela représentait. Cependant, la colonne vertébrale émotionnelle de The Mountain pousse ce talent musical hors du cadre du son Gorillaz habituellement fiable et vers de nouveaux horizons, ajoutant plus de cœur et d'humanité que ce groupe de personnages de dessins animés n'en a jamais montré.
https://gorillaz.bandcamp.com/album/the-mountain