Après le départ de sa chanteuse Merve Daşdemir en 2024 pour une carrière en solo sous le nom de MERVE, le groupe Altın Gün aurait pu péricliter. Au lieu de cela, le quintet néerlando-turc aujourd'hui réduit à cinq membres choisit de revenir à ses racines avec l'album Garip, hommage intégral à Neşet Ertaş, figure tutélaire de la folk anatolienne disparue en 2012. Un retour aux sources qui s'impose comme leur disque le plus mature et ambitieux à ce jour.
Neşet Ertaş était une icône bien-aimée de la musique anatolienne, chanteur, auteur-compositeur et virtuose du bağlama qui a porté l'esprit de la tradition folk ashik dans l'ère moderne. Pour Erdinç Ecevit Yıldız, désormais seul membre turc du groupe, ce projet revêt une dimension profondément personnelle. Ses deux parents viennent de Turquie, de la même région qu'Ertaş, et son grand-père écoutait en boucle des cassettes du troubadour quand il avait cinq ou six ans.
L'album Garip (qui signifie « étrange » en turc) réimagine dix compositions d'Ertaş à travers le prisme psychédélique qui a fait la renommée d'Altın Gün depuis leur émergence en 2018. Le morceau d'ouverture « Neredesin Sen » pose immédiatement les bases de cette nouvelle direction. C'est une ligne de basse hypnotique avec une forte influence indie des années 80 qui met en valeur la chimie fluide entre le batteur Daniel Smienk et le percussionniste Chris Bruining. Le bağlama d'Erdinç Ecevit Yıldız crée des motifs entrelacés tout au long de l'album, créant un lien direct avec les influences les plus anciennes, particulièrement sur le titre « Niğde Bağları » avec son rythme folk bancal et son sens caverneux des steppes anatoliennes s'étendant sur des kilomètres.
La grande nouveauté de l'album Garip réside dans l'ajout somptueux d'arrangements de cordes ornementales assurés par le Stockholm Studio Orchestra. Ces arrangements apportent une profondeur cinématique inédite au son du groupe, avec des influences puisant aussi bien dans la musique populaire égyptienne que dans les bandes son bollywoodiennes ou l'arabesque turc. Le morceau « Gönül Dağı » (« Cœur de la Montagne »), l'une des compositions les plus célèbres d'Ertaş, illustre parfaitement cette approche. Les cordes arabesques prennent le devant, accompagnées d'une guitare pluvieuse et d'un rythme bancal et grave qui précipitent l'instrumental dans un retour au trip-hop cinématique de fin des années 90 à la Hooverphonic.
Côté production, le bassiste Jasper Verhulst et le groupe ont fait des choix audacieux, moins agressif, moins pop et psychédélique. Cette approche se ressent particulièrement sur le titre « Suçum Nedir », morceau de six minutes où le groupe s'étire dans le domaine du funk cinématique, évoquant des figures comme Roy Ayers et même des touches de Piero Umiliani, avant de revenir au point de départ de l’univers d'Ertaş.
Le titre « Zülüf Dökülmüş Yüze » offre le morceau le plus funky et entraînant de l'album, avec des arrangements de bağlama serrés doublés de riffs fuzz crasseux, tandis que « Benim Yarim » se pose en seul instrumental de l'album. Le morceau qui ferme l’album « Bir Nazar Eyledim » clôt l'ensemble sur une note épique avec des arpèges de synthétiseur luxuriants et un rythme électronique épars, créant la bande son parfaite pour contempler les étoiles.
L'album Garip marque une évolution significative pour Altın Gün. Moins tournés vers l'énergie du rock psychédélique frontal de leurs précédents disques, ils explorent ici une approche plus atmosphérique et contemplative. Si certains regretteront peut-être l'absence de moments dansants évidents ou de débordements rock explosifs, l'album compense largement par la richesse de ses arrangements orchestraux et l'émotion qu'il dégage. Le groupe traite la musique du troubadour légendaire Neşet Ertaş avec un grand respect sans perdre aucune de l'énergie et du flair psychédélique de leur propre musique.
Plus qu'un simple album de reprises, l'album Garip s'impose comme une méditation profonde sur l'héritage culturel et la transmission.
https://altingun.bandcamp.com/album/garip