Au cœur d'Inferno, une voix nous dit : « Aide-moi à être prêt pour ton retour » soit une allusion à un retour qui résonnera peut-être auprès des admirateurs de Boards of Canada, qui ont attendu avec impatience de nouveaux morceaux après l'album Tomorrow's Harvest de 2013. Marcus Eoin et Mike Sandison ne sont pas étrangers aux longs intervalles entre leurs albums : Tomorrow's Harvest est sorti seulement huit ans après Campfire Headphase, et à la sortie de cet album Inferno, la nostalgie autour du groupe embrassait à la fois leurs débuts et leurs réminiscences musicales des années 1970-1980. Bien que la distance et le mystère restent essentiels à l'art de Marcus Eoin et Mike Sandison, leur cinquième album est remarquablement direct.
Avec la sortie d'Inferno, le sentiment d'une apocalypse imminente est sans doute plus palpable qu'à tout autre moment de leur carrière. Du titre au son, l'album expose la menace à laquelle ils avaient fait allusion sur Geogaddi et Tomorrow's Harvest. Même si la brève intro intitulée « Introit » semble rappeler la musique d'un documentaire éducatif des années 70, la clarté cristalline de la production d'Inferno se fait sentir de façon troublante. Il y a une arête plus acérée dans l'ambiance de morceaux comme « Prophecy at 1420 MHz », où la batterie acoustique et la guitare renforcent la déclaration « Je suis Dieu / la résonance ultime ». Sur les passages marquants de l'album, l'utilisation inspirée des samples par Mike Sandison et Marcus Eoin retrace le chaos politique, spirituel et émotionnel des années 2020.
Un débat du documentaire de 1971 The Jesus Trip constitue le cœur de « Father and Son », le rythme du dialogue (« Je t'aime / Mais j'aime le Seigneur / Plus que n'importe quel être physique » « Alors pourquoi ne peux-tu pas / Ramener ce même sentiment à la maison ? ») déclenche une spirale de foi, de paranoïa et d'isolement qui se répercute dans la sinistre sérénité des morceaux « Age of Capricorn » et « All Reason Departs », qui mettent des citations d'Aleister Crowley sur des rythmes ritualistiques. “The Word Becomes Flesh" se démarque en proposant une vision singulièrement originale du développement embryonnaire et c'est un autre moment fort de l'album, tout comme « The Process », où une narratrice féminine discute « d'atrocités » aussi calmement qu'une hôtesse pointant où se trouvent les masques à oxygène.
Bien que les morceaux vocaux puissent ne pas plaire à tous les admirateurs de Boards of Canada, les 70 minutes de l’album Inferno offrent beaucoup de variété. « Hydrogen Helium Lithium Leviathan », avec ses synthés troubles et ses battements fugaces, est un morceau quintessentiel de BOC, le dynamique « Arena Americanada » est un rappel agréable des débuts de la musique électronique à la charnière des années 2000, et le post-rock d'« Into the Magic Land » évoque tout à la fois leur album Campfire Headphase et le groupe Mogwai. Les cordes et les timbales de « Deep Time » réaffirment la facilité avec laquelle la musique du duo se prête aux touches orchestrales, tandis que les couches bourdonnantes de « Naraka » et « Acts of Magic » sont prêtes à accompagner le prochain documentaire netflix sur une quelconque secte.
Occasionnellement, Inferno menace de perdre le fil, et ses derniers morceaux jouent comme une série d'épilogue, bien que la lueur révérencieuse et à la manière d'Angelo Badalamenti du titre « You Retreat in Time and Space » et la dérive fantomatique d'« I Saw Through Platonia » apportent une conclusion émouvante. C’est un album qui exige et récompense une écoute attentive, et en cela Inferno reste fidèle au monde que Boards of Canada ont créé tout en dialoguant avec la réalité du notre. Même ancrés dans le passé, ils ne restent donc pas confinés à celui-ci.
https://boardsofcanada.bandcamp.com/album/inferno