La voila terminée la belle Primavera, la grande messe indie pop barcelonaise, notre Coachella à nous, jeunes européens.
Je redoutais un peu cette édition. Après avoir vu grossir le festival, sèché une année pour cause de bébé, été vaguement déçue par l’édition 2013 - sa grande roue inappropriée, le changement de place rageant de la scène ATP, l’éloignement des scènes du fond et le no man’s land les séparant - déçue donc et dubitative quant à l’expansion en marche du festival.
Allait-on en 2015 voir apparaître une autoroute des partenaires entre les deux ailes du festival ? devoir courir un marathon pour voir 15 minutes de live ? slalomer entre des anglais tactiles et plein de sueur ?


Et bien non, rien de tout ça ; Primavera tu n’es pas tombée dans la spirale infernale du sponsoring envahissant, du site mal gôlé et du public de masse. Tu es restée belle, déroulant le long d’un parcours de bord de mer semé de joncs et de bambous tes scènes majestueuses, ta programmation de bon goût, isolant les tentes des partenaires et les stands de grillades dans un endroit unique et reclus, si bien que de tout leur boucan j’ai pu me détourner, car en festival, je ne mange que de la bière et de la vodka tonic.

A ce propos, pas de faux pas non plus avec des histoires de tickets boissons ni de cartes rechargeables, tu as su tirer la leçon du fiasco d’une précédente édition, et comme un miracle avec une telle affluence, notre soif immense a pu être épanchée sans la moindre attente. Oui une fluidité générale a marqué cette édition, aucune impatience ni bousculade, à l’image de cette chenille géante et disciplinée que formait le public à l’entrée du site sans aucun barrièrage, ni gruge ni faux pas. Un moment j’ai cru être au pays des bisounours tellement tout ce petit monde semblait en harmonie, heureusement qu’avec mon binome terrible,  mon acolyte de toujours, nous formions un couple thelma et louisesque diabolique et un peu méchant. De scène en scène, nous traquions les bloggueurs mode et tachions de défrayer la chronique, mais avec classe.


Jour 1.
La bonne surprise de cette première journée ensoleillée, c’est d’abord et c’est toujours l’arrivée sur le site du Parc del Forum, la belle Méditerrannée en toile de fond, toujours de son bleu outremer sévère et rassurant, qui borde l’ensemble du site comme un décor sans fin. Collée à une architecture monumentale et moderne, notre terrain de jeu allie les 4 éléments, la terre, l’eau, l’air et le feu. Nous respirons un grand coup et allons prendre une vodka tonic sur le champ.
L’autre bonne surprise c’est le triangle des bermudes local qui regroupe côte à côte nos trois QG ; en effet les scènes Pitchfork, ATP et Rayban - et Adidas qui s’avèrera un spot incontournable plus d’une fois, sont cette année à deux pas.
On est en certains, cette édition, elle va être cool. Très cool.

On se pose vers la scène Pitchfork en contemplant les flamants roses. Car en 2015 il y en a partout, sur vos tee-shirts, vos robes, vos bobs et vos baskets, c’est l’année du flamant rose chez les hippysters, qu’on se le dise même si personnellement je trouve que c’est so 2012 mais ça c’est juste parce que je suis une connasse.
Bref, devant nous la pop enthousiaste de Twerps m’enthousiasme moyennement justement, il faut dire que je suis surexcitée à l’idée de voir Viet Cong que je n’ai pas encore vu, et que j’attends avec impatience de me prendre des gifles de guitares dans la face. Un succès ! Leur noise post-punk, abrasive et mentale est imparable, le quatuor nous promène dans son bordel sans jamais se perdre dans un truc trop math - je déteste quand la technique prend le dessus et devient un exercice de style -c’est direct, bien envoyé,  leur son est cinglant comme il faut. Primavera 2015, here we are !

Ensuite, je veux dire après l’épisode des menottes - oui un ami innocent c’est fait avoir par des flics en civil vachement bien déguisés au seul motif qu’il bavardait tranquillement avec un dealer, alors que franchement ça arrive non de bavarder tranquillement avec un dealer, bref, après cette démonstration de force, on escalade la prairie ATP, on fait le point sur la situation, et on redescend devant Thurston.
Et là, papi Moore, et ben il résume 20 ans de Sonic Youth de manière totalement maîtrisée, une perfection, sa formation de pointe (Steve Shelley à la batterie, Debbie Googe de My Bloody Valentine à la basse) semble intemporelle, pour moi qui suis fan, c’est une remontée dans le temps et l’histoire d’une vie, rien que ça ! (et je n’ai même pas pris de drogue). J’avais déjà adoré le voir au Café de la Danse quelques semaines avant, et sur la grande scène ATP, Thurston Moore a toujours autant de classe, je tombe amoureuse de ce quinqua pour la 150è fois de ma vie.

Pour l’instant, tellement que les scènes elles sont bien disposées pour les amateurs de noise et de projets middle size - les grosses têtes d’affiche ça nous gonfle un peu, on est blasés quand même, faut pas oublier qu’on est parisien ET qu’on bosse dans la musique - pour l’instant donc, on n’a quasiment pas eu à cavaler, et pour patienter avant Spiritualized, on se dit tiens allons voir Kelela sur la scène Adidas.
Bon alors là je dois dire que les mecs ils sont allés trop loin avec le r’n’b contemporain, maintenant faut arrêter, tout le monde n’est pas James Blake, Inc. ou Rhye, et certainement pas Kelela. Elle a beau se trémousser sur scène et faire des vocalises, le résultat est gênant et la godiche vide la scène.

Un petit enchaînement marathon nous attend alors, mais Spiritualized fout la merde en commençant son set avec des ballades à la con. On avait prévu de ne voir que le début, et voilà qu’ils plombent l’ambiance avec deux interminables ballades avec choristes et tout, limite gospel ; Hey Jane où es-tu bordel ?! Ca devient pénible, et pas du tout raccord avec notre mood, alors on redescend sur Pitchfork voir Tyler The Creator.
Ca fait du bien de groover sur du rap kepun, on se met à avoir super chaud d’un coup alors on s’avance tout devant, on crie et on danse comme des dingues, je jette mon soutif sur Tyler, je rate Tyler, j’ai plus de soutif, la drogue c’est bien mais ça fait vraiment faire n’importe quoi !
Les tétons dans le vent, on file pas-voir The Black Keys et pour le coup, on n’échappe pas à la longue transhumance jusqu’à la scène Heineken dont le nom fait peur tadaaaa.
On est loin et pas concentrés, on ne rentre pas du tout dans le son, on essaye vaguement de commander un truc au bar, on abdique, on retourne donc à ATP où on voit la fin majestueuse de Chet Faker (en essayant à nouveau et tout aussi laborieusement de commander un verre au bar). Chet Faker un grand moment, une messe symphonique et soignée, nous sommes ravis.
On retourne du côté obscur de la force du site pour le début de James Blake, qui, à ma grande surprise, enchaîne ses classiques vaporeux, ce qui n’est pas déplaisant, mais quelque peu redondant, j’aurais bien ré-écouté la version plus péchue de son live au Pitchfork à Paris. Ce qu’il a peut-être fait en fin de set, mais nous étions déjà repartis pour voir Jungle sur la scène Ray Ban. La famille nombreuse Jungle nous régale, super set, éclatant, les basses jonglent sous les cuivres, le son est bon - il l’est sur l’ensemble du site de façon générale, et même sur les lives hip hop ce qui est loin d’être toujours le cas en festival - bref, super set, derrière lequel enchaîne Andrew Weatherall et sa house péchue, on danse avec le crew des Ptis Papas, c’est cool.
C’est vraiment cool !

Après, on verra un bout de Tales Of Us sur la petite enclave Boiler Room, le son est bon, mais c’est un peu freaks land - oui je sais l’hôpital, la charité, tout ça- mais vraiment, ça me donne envie de rentrer.
On est juste un peu retenus par le set terriblement efficace de Richie Hawtin, on danse encore et encore puis on rentre à l’hôtel en bus de l’ambiance, sourire scotché jusqu’aux oreilles et jusqu’au lendemain.


Jour 2.
Le deuxième jour va être plus difficile à retranscrire car je n’ai quasiment pas pris de notes, et, bien que ce fut la meilleure soirée, j’ai quelques trous de mémoire.
Mais bordel que c’était bon!
C’était le jour le plus groove, je ne me suis déplacée qu’en remuant mon “petit” boule.

On a commencé la journée par des tapas de luxe au marché de la Boquerilla, on s’est empiffré de poulpes sous toutes ses formes, à la plancha, frits, à la romaine, le tout avec plein d’huile, mon sensible estomac n’a pas vraiment supporté, j’ai vomi mes tripes en arrivant sur le site mais après ça allait beaucoup mieux. Comme quoi, faut faire gaffe aux calamars quand même.

Petit raté à signaler : comme on s’est levé à 15h, on a loupé le coche pour récupérer un ticket pour José Gonzalez à l’auditorium. On avait pourtant mis le réveil, plein de motivation et d’enthousiasme dans cette mission, mais nous avons échoué. Regrettable. Nous regrettons.

En arrivant sur le site, on est poseyyy devant Tobias Jesso Jr, piano voix classieux, idéal pour commencer la journée. Puis, on regarde avec ennui voire agacement les punkettes de Julie Ruins qui ne savent ni chanter ni danser (oui je sais on n’a jamais demandé à un punk de savoir chanter et danser mais tout de même je trouve leur riot girrrrl attitude surannée et pathétique, mais ça a peut-être quelque chose à voir avec ma condition parisienne dont je parlais plus haut). En tout cas c’était ça ou Patty Smith à l’autre bout du site, or elle m’avait fait un peu peur la dernière fois à l’Olympia, il faut dire qu’un vieux hippy chamanique c’est toujours un peu flippant.
Mais le site et la mer, toujours aussi beaux au crépuscule.
Et Perfume Genius, le mirage, arrive enfin.
Et sonne en majesté le début de ce jour 2.


La formation semble fusionner, leur pop emphatique, torturée et envolée, travestie, sur le fil, les notes haut perchées du chanteur, sont autant de merveilles. Le chanteur et son clavier fusionnent le temps d’un duo bicéphale, le groupe termine son set sur Queen et quitte la scène devant un public enchanté et ému, comme lorsqu’une communion s’opère entre un artiste et son public, un site, un lieu, un moment M, et celui-ci, il était magique.
On ne bouge pas d’un pouce en attendant Shabazz Palaces, dont les expérimentations soniques embuées nous font décoller. A partir de là, nos pieds ne toucheront plus terre. Public coachellien mitigé, mais Thelma et Louise rejoints par la Panthère Rose enchantés ! Le groove enfumé du duo avance comme une vieille locomotive, sans s’arrêter, lentement mais sûrement, dans la brume, et résonnent sur le chemin d’un hip hop abstrait et mental quelques percussions animales. Redoutable, un truc qui vous fait plier les genoux au ras du sol et au ralenti, en serrant les coudes et en fermant les yeux, Shabazz Palaces, get your ticket to paradise.

Dans la série hip hop, on enchaîne avec Run The Jewels scène ATP, pas qu’on ne les ai jamais vu, mais le duo EL-P et Killer Mike, assis sur deux albums sans faute, est à mon goût inratable, et tant pis pour Ariel Pink, et même pour le début de Ride qu’on rejoindra après.
Malgré son bras en écharpe qui nous prive de la petite dégaine chaloupée de Killer Mike - celle qui me donne envie de lui faire des gros bisous comme à un gros nounours - les deux compères assurent le show, surfent d’un album à l’autre, enchaînent les tubes - tous les morceaux sont géniaux, la formule n’est plus à prouver, mais elle nous ravit.

On écourte tout de même le set pour voir la deuxième moitié de Ride sur la grande scène Primavera. On parvient à s’approcher suffisamment pour prendre une déferlante de guitares dedans nos petits corps, cure de jouvence et formule anti-ride sont au programme pour qui a grandi avec Ride, Sonic Youth et My Bloody Valentine écouteurs de walkman vissés aux oreilles. Madeleine de Proust donc, fin de set tonitruante, avis totalement subjectif et aveugle. La claque !

Un peu sonnés, on débarque sur la scène Ray Ban pour la fin de Death From Above 1979, et leur power rock au sens non-péjoratif du terme nous excite diablement.

A partir de là, mes souvenirs sont à peu près aussi abstraits qu’un set de Shabazz Palaces ; au loin, Jon Hopkins se distingue dans la nuit noire, mais le son est aussi puissant que la scénographie est ridicule.
De toute évidence, le gars a rencontré des copines qui faisaient du cerceau mais assez mal, elles-mêmes ont croisé un lighteux mais daltonien, et ensemble ils ont mal préparé des chorés avec des cerceaux en néon, aux couleurs mal accordées, aussi maladroites que leur gesticulation amateure.
La Panthère Rose est très remontée à cause des cerceaux, ce qui ne nous empêche pas de danser comme des zouaves.

Puis, voici la bonne surprise de la soirée, je n’avais jamais vu Movement et je suis enchantée par leur synth soul r’n’bisante, groove, sombre et suave, on ferme les yeux, on danse encore, Tanzt, tanzt sonst sind wir verloren, (Dance, dance otherwise we are lost), c’est sûr Pina Bausch aurait été fière de nous.

Nous terminons la nuit entre The Soft Moon scène Adidas et Marc Pinol à côté, les deux sont un peu décevants mais je sais plus trop pourquoi.

Nous partons en after, qui sera suivi d’une autre after, et quand je ferme enfin les yeux, le soleil est déjà à son zénith.

Quelle nuit !


Jour 3.
Après une nuit courte, enfin un genre de sieste, une paëlla de luxe et quelques poulpos, on rejoint la colloc’ des Ptis Papas aux abords du site ; chez eux ça sent la sueur et la bière, nous sommes prêts.
On gagne la scène Heineken dans la partie peu cosy du site, et on se pose devant Mac Demarco dont la coolitude suprême me donne des envies de mariage et de bières, et bien que le set ne casse pas des briques, mes pupilles font des petits coeurs à Mac, marry me, marry me.

Nouvelle transhumance pour rejoindre les très attendus Sleaford Mods scène Adidas, leur slam punk remonté et social sur fond de boite à rythme minimale et brute fait mouche. Tandis que, de profil, il éructe son quotidien d’un accent anglais à couper au couteau, on ne se lasse pas d’admirer la performance scénique de son acolyte visiblement là uniquement pour tenir une bière à bout de bras. Line up de choc donc, formule improbable et hilarante, un des grands moments de cette édition.

Puis sur la scène ATP on se pose devant Einstürzende Neubaten, les papas de l’indus sont toujours aussi flippants quoique assagis. Ca manque un peu d’un réacteur d’avion sur scène, mais un déluge de bris de verres et de machines industrielles font tout de même bien l’affaire. Ils ont la classe les papis.
A côté de nous la Panthère Rose déchaînée nous a rejoint et il est question de raie dorée téléscopique, c’est dire le niveau élevé des discussions en ce 3e jour de festival. Mais qu’est-ce qu’on se marre.

Puis je convaincs tout le monde d’aller voir Unknow Mortal Orchestra. On m’avait conseillé de les voir et je ne devais pas être la seule car je n’ai jamais vu la scène Adidas aussi blindée ; pourtant je trouve leur pop soul un peu chiante, et quoique que bien électrifiée, le côté naïf de leur morceaux prend trop le dessus, les Mama’s & Papa’s ne sont pas assez loin, et la voix soul éraillée et certes incroyable du chanteur est trop souvent rattrapée par des accords hippy agaçants. La Panthère Rose supporte une demi seconde mais nous demeurons plus tolérants.

On erre un peu et tombons sur Les Ambassadeurs, et après un morceau d’une demi heure de la joyeuse bande malienne, nous rejoignons la grande scène pour The Strokes.
Comme nous sommes beaucoup trop loin pour rentrer dans le son, nous apprécierons au final assez peu les headliners du festival.

On part alors voir Dan Deacon scène ATP, la team est enthousiaste, mais voilà que dès l’ouverture du set il refait son ode à la lune que j’ai déjà vu moultes fois, et je me dis oh non pas celle-là encore on la connaît, pas envie de refaire la farandole sans la surprise de la première fois, et quand je pense à un ami qui le décrit comme “le Marcel et son Orchestre de l’électro”, je prends mes jambes à mon cou et fuis seule sur la Boiler Room pour John Talabot, qui dans un craquage techno disco mais surtout disco, me fait fuir à son tour.
Après ce malaise de planning, j’arrive à Shellac un peu down.
Heureusement Steve Albini me réconcilie avec la nuit, et comme toujours, le maître ès post hardcore est à la hauteur, toujours les mêmes classiques, toujours la même efficacité du trio ; ce n’est pas pour rien que c’est un abonné et une valeur sûre du festival.

J’écourte le set pour aller voir Health, dont j’avais adoré le dernier passage au Nouveau Casino. Mais je trouve leur set inégal, les sessions avec tambour ou chant sont assez pénibles tandis que le Health brutal et pété du cerveau ne revient qu’un morceau sur deux. We Are Water sans surprise mais tout de même assez jouissif. N’en demeure pas moins que l’ensemble est étonnant.

Il me semble avoir vu ensuite un bout de Thee Oh Sees pas très violent, et on termine sur Caribou qui enchaîne les tubes devant un parterre survolté, pas le meilleur set de Caribou non plus, mais on ne va pas pinailler, Caribou, Sun, Jamelia, Our Love, c’est magique et ça le restera toujours.

On consumera nos dernières forces entre les sets un peu ratés de Der Panther et Mike Simonetti, puis on rentrera doucement pour une courte after avant de regagner l’aéroport, à bout de forces mais heureux.
Heureux qui comme Ulysse..., on a fait un beau voyage, peut-être même qu’on reviendra.


Thelma.

Playlist Spotify

Movement - Us

Perfume Genius - Queen

Shabazz Palaces - Forerunner Foray

Run The Jewels - Oh My Darling Don’t Cry

Ride - Leave Them All Behind

Sleaford Mods - Jobseeker (live)

Chet Faker - Gold

Thurston Moore - Speak To The Wild

Jungle - Busy Earnin’

Shellac - Crow (live)

Viet Cong - Continental Shelf

Tyler, The Creator - Domo23

Tales Of Us & Vaal - Concor