Avec 23 editions estivales à son compteur, le festival de La route du rock nous a encore prouvé cette année qu'il etait toujours bien debout, dans un contexte où il est de plus en plus difficile pour lui de garder son identité, quand d'autres festivals ont bien ouvert les vannes aux groupes qui feraient le plus de rotations à la radio. La route du rock est toujours cet adolescent au fond de la salle de cours, rebelle, bruyant mais pas trop, non carrieriste pour ne pas ressember à ce vieux lèche-cul devant qui connaît les nouveaux débiles de la télé-réalité (même si cette année il y en aurait eu un dans le public nous a-t’on dit, attendant qu’on vienne lui demander de se prendre en photo avec lui…)

L'année dernière, la Route du rock avait montré quelques signes de fatigue en enregistrant 14 000 spectateurs, en 2013 elle semble bien avoir remonté la pente avec plus de 22 000 spectateurs et une programmation qui est apparue bien plus sexy aux professionnels comme au public. Et voilà donc François Floret qui avait promis de se tatouer le logo du festival sur l’avant bras s’ils dépassaient les 20 000 préventes bien obligé de tenir parole et de passer sous le pistolet encreur ce qu’il serait en train de faire ... A l’heure ou nous écrivons ces quelques lignes...

Comme nouveauté cette année, une nouvelle deuxième scène plus grande que la petite scène de la tour, qui était située derrière la régie de la scène principale et qui avait acueilli des “petites formes” comme Dan Deacon, Dirty Beaches ou Colin Stetson. Cette nouvelle scène pouvant accueillir davantage de public et des formations plus importantes.. Bonne réaction de la part des organisateurs, car la jauge de la précédente petite scène mangeait sur l’espace de chill et de restauration où les festivaliers aiment à se poser quelques instants entre amis. Seulement c’est un pari à demi gagné car les groupes programmés sur cette deuxième scène méritaient parfois d’être sur la plus grande (electric electric, Suuns, Zombie Zombie ) et l’on s’est aperçu très vite que l’interêt qu’elle suscitait, lors d’une édition à succès comme celle de cette année, provoquait des difficultés de circulation et des engorgements, si ce n’est réellement dangereux, en tout cas assez pénibles. Un problème d’implatation que les organisateurs ont promis de solutionner l’an prochain.

Autre nouveauté : fini les concerts au palais du grand large, pas une grande perte selon nous car même si la programmation y était très bonne, il était un peu dommage d’aller s’enfermer là bas les jours de beau temps, si rares à St Malo, comme aurait disait notre grand mère : “pourquoi ne vas-tu pas plutôt jouer dehors?”

Et même si on n’y était pas, La route du rock a proposé également une première belle soirée « en forme de mise en bouche » le mercredi soir dans la toute nouvelle salle « la nouvelle vague » qui accueille désormais les concerts de la Route du rock Hiver.

Seul réel carton rouge pour le festival : la qualité de la bière, indigne d’un festival d’esthètes comme la route du rock. On regrettera également des espaces de Chill qui auraient pu ête plus conviviaux ou décoratifs, souvent réduit à des tentes sous lesquels sont placées quelques pauvres tables de picnic.
Mais “quand la musique est bonne” dirait quelqu’un qui en fait de la mauvaise… Tout est pardonné. ( notre grand mère nous a aussi appris à dire “j’aime pas”, mais là on y arrive pas)

On a retenu 5 concerts dans cette 23 édition



Efterklang
L’arrivée des Danois d’Efterklang au crépuscule de ce vendredi soir ne pouvait pas mieux tomber pour leur offrir l’écrin que leur musique mérite. Cette ambiance entre chien et loup, entre lumière et obscurité, révélait de la plus belle des manières ce mariage supposément contre-nature de la guitare électrique, d’une batterie, d’une voix lyrique féminine, de la voix suave d’un crooner spleeneux avec un synthétiseur, des boucles et des glitchs rythmiques (ces craquements qui étaient au départ des défaillances électroniques et que certains génies ont pensé à détourner pour ajouter et embellir de façon inédite la section rythmique de leurs morceaux).

Et au risque de partir dans les clichés, leur concert était aussi tout à fait scandinave, avec une émotion contenue par la rigueur et la virtuosité instrumentale mais libérée par l’expression mélodique et le caractère des interprètes. Ce qui pourra paraître un peu trop propre à certains fait pourtant la beauté et la pureté de la musique d’Efterklang, une (plus si) nouvelle démarche indie-pop parfaitement maîtrisée depuis quelques années, qu’ils savent encore bousculer par quelques perturbations électroniques et autres fantaisies vocales qui rendraient bien d’autres chanteurs ridicules s’il s’y risquaient, comme ces huluments à deux voix sur la fin du titre Modern Drift. Mais le tour de force est aussi d’avoir réussi à embrasser cette nouvelle forme pop lyrique depuis leur signature sur le label 4AD et moins electronica/post rock qu’à l’époque où ils étaient signé sur cette référence du genre qu’est le label Leaf. Signe qu’à grands artistes rien n’est impossible.

Et en plus ceux-là sont sympathiques avec leur petite idée astucieuse et participative de demander au public de laisser un objet à des inconnus ou une dédicace surprise à un ami pour la date suivante de la tournée. (à 36 minutes tout rond sur la video arte live web).


Godspeed You Black Emperor (par clément)
Une démarche sans concession pour l’une des têtes de proue du mouvement post-rock (aux côtés de  Mogwai, Tortoise et Explosions in the sky bien sûr) avec ses morceaux uniquement instrumentaux qui paraissent interminables avec leurs passages bruitistes ou ambiant et leurs grands moments où la magie opère.

Le tribal se disputait alors avec le classique, les guitares électriques avec violons et violoncelles et surtout, ils ont donné une grande leçons à tous ces jeunes groupes au murs de guitares ostentatoires (65days of static je parle de vous notamment), arguant que l’économie, la réserve, et le fait de laisser se dérouler des morceaux dans des longueurs qui laissent la place à de faux accidents, pouvait donner une part de magie que jamais ces morceaux uniquement faits de murs de guitares vains et grossiers ne sauront trouver. Car leurs grandes pièces pourraient très bien apparaître improvisées, mais elles ne le sont pas vraiment.

C’est une musique qui j’en suis sûr aura ennuyé à mourir une bonne partie du public et qui aura ravi l’autre, car à musique exigeante réception forcément mitigée mais peu importe, les fans dont je fais partie étaient aux anges. Le groupe plongé dans l’obscurité, ( à tel point que certains petits rigolos à mes côtés s’inquiétaient pour eux, sur un ton papa poule ironique : “Mais donnez leur de la lumière ! (sous entendu : les pauvres) ” ) avec comme visuels sur de grands écrans ces photos de façades d’immeubles où les ténèbres se mêlent aux tons ocres et à la fumée acre de la pellicule qui se déforme par une combustion lente détruisant à petit feu ces images, performance réalisée en live lors de la tournée précédente avec tout l’appareillage de projection vintage, mais récupérée en simple diffusion vidéo pour la tournée dont a profité la route du rock.

Pour l’anecdote, j’ai eu le plaisir de débriefer le concert avec Boris Cabeza, patron du distributeur de disque indé Differ-ant, pourtant réputé pour ses choix pointus et son sens de l’indépendance mais qui lui même s’inquiétait de ce que le groupe ait pu livrer une performance peut-être un peu trop ardue pour un public de festival. Il s’en est ouvert timidement et en mâchant ses mots à Efrim Menuck (co-leader du groupe avec Mike Moya), qui lui a simplement répondu en haussant les épaules “We’re on tour”. Tout est dit, GYBE (Godspeed you black emperor) était là pour défendre leur dernier album et jouer la performance qu’ils avaient travaillé pour cette tournée et non pas pour faire un medley de leur meilleurs morceaux comme on sort un best of à Noël. Respect.

Tame Impala
Tame Impala et son leader charismatique Kevin Parker, principal songwriter du groupe, nous aura fait vivre une version live des deux albums à leur actif, Innerspeaker et Lonerism, des plus convainquants. Nous étions déja friants à Novorama de leur propre version d’un psychédélisme seventies, que vous avez pu découvrir plus d’une fois dans notre émission de radio. Mais Ils nous ont prouvé là qu’ils maitrisaient totalement leur sujet en livrant une prestation relativement sage certes, mais qui a eu le mérite d’être totalement habitée et assez virtuose pour convoquer la psyché pop des Beatles et quelques riffs rock de Led Zep ou Pink Floyd  (sur les titres Half full glass of wine ou Elephant notamment).

Avec une maîtrise totale des effets les plus classes et à l’aide des plus belles guitares du festival, leurs morceaux très personnels sont devenus tout à coup de plus en plus familiers. Toutes les couleurs que l’on peut associer à un trip au LSD sont alors apparus dans les yeux des festivaliers au simple refrain de leur morceau le plus fort “Feels Like We Only Go Backwards” . Voilà un concert qui aura en tout cas eu le mérite d’achever de nous convaincre que Tame Impala mérite sa place parmi les meilleures formations de cette nouvelle vague psychédélique qui frappe la scène indépendante depuis quelques années.



Suuns
Après Tame Impala, c’est grosse ruée  vers la petite scène du fort de Saint Père pour Suuns qui était déjà passés 2 fois à la route du rock en 2011 (édition hiver et été) mais là il faut le dire la scène n’est pas vraiment adapté au son noisy de ces canadiens. Pas vraiment de rancœur pour Suuns qui étaient quand même très content d’être présent cette année à la route du rock …

Pourtant la décroissance de leur créativité n’est vraiment d’actualité, les canadiens ont sorti un chouette album en 2013, prouvant une fois de plus qu’ils n’étaient pas un groupe qui faisait que du bruit mais que Suuns sonnait bien comme un certain renouveau du rock avec des machines entêtantes …

La tension est palpable sur tout leur set, on est compressé par la foule et le groupe qui sait parfaitement user de ses instruments pour jouer avec tout nos sens … ça serait presque de la 4D avec ton voisin qui te caresse sans faire exprès …  c’est jouissif et on atteindra le summum avec le morceau « arena » mais en plein milieu du live le groupe ne se privera pas de jouer avec les fréquences, plus une note de musique ou un coup de batterie et on se dit tout de suite parfois c’est beau l’expérimentation mais quand ça dure c’est long !



Disclosure
Quelle ne fut pas mon plaisir d’entendre que la route du rock s’était laissé séduire par le son sexy et anglais de ce qui se fait de mieux dans la version la plus populaire et vocale de la nouvelle vague Uk garage/Uk bass.  L’association de deux frangins un peu “ange et démon” qui se font appeler Disclosure a eu la difficile tâche de clore les festivités auprès de festivaliers déja ereintés par trois jours de festival et par la machine de guerre pop/dancefloor Hot Chip juste avant eux.

Challenge relevé haut la main avec une version vraiment travaillée comme un live à part entière et dédiée aux festivals bien plus qu’à un mix lambda de club, en faisant monter doucement la sauce au début de leur set, sans lâcher dès le départ  les chevaux rythmiques sautillants et groovy qu’ils maîtrisent si bien, mais en commençant par des textures ambiant et des indices percussifs de ce qui nous attendait ensuite, jouant avec nos nerfs pour mieux nous faire apprécier la danse enfin libérée ensuite et nous transporter dans les sous sols poisseux des clubs londoniens en quelques mesures.

Mais la prestation était bien digne d’un live électronique complet, avec des boucles joués à l’aide de contrôleurs/instruments, une guitare basse sortie sur certains morceaux, certaines parties claviers jouées en live et l’un des frangins donnant de la voix, certes bourrée d’effets, mais tellement en place qu’elle paraissait presque enregistrée, ce qui pour ce style de musique est bien davantage une qualité qu’un défaut.

Les visuels étaient aussi sobres qu’avancée et futuristiques, avec notamment ce masque, leur marque de fabrique,  qui paraissait dessiné au laser et dont la bouche se synchronisait parfaitement avec la voix des featurings absents comme Aluna George lors de leur tubesque “White noise” ou de leur remix de Jessie Ware “Running”. Tous les morceaux que j’aimais d’eux ont pris une nouvelle tournure en live, notamment avec “When a fire starts to burn”. Seul leur hit “what’s in your head”  est presque apparue comme une déception, jouée au ralenti et donc bien moins impactante pour nos pieds avides de mouvements chaloupés.

La bonne surprise en revanche fut de voir un public de la route du rock adhérer à cette résurgeance Uk garage, avec ses chants r’n’b pouvant apparaître mielleux et insupportables à beaucoup de français, car ce n’est définitivement pas notre culture. Il semblerait donc que le travail initié par le groupe electronica Telefon tel aviv sur son album “map of what is effortless” ait porté ses fruits , puis perpétué ensuite par les Dirty projectors avec stillness in the move (reprise ensuite par Solange Knowles petite soeur de Beyoncé) et pléthore d’autres groupes Indie actuels comme Madjical clouds, How to dress well, Stubborn Heart, Sbtrkt, TEED, James Blake et j’en passe !

Le public indie rock français a donc appris sa leçon et ouvre ses oreilles à la chaleur et la sensualité du chant R’N’B par l’entremise d’artistes qui ont su atténuer ses défauts (la superficialité, l’eau de rose) et révéler ses qualités (sexe et groove). Les deux frangins ont également su se faire de bons maîtres de cérémonies patientant après une intro pour se présenter et communiquer avec le public, et sachant se manifester avec parcimonie et sans lourdeur pour haranguer la foule et les inciter à danser (comme si la musique n’y avait pas suffi).

En sachant également commencer à dire au revoir deux morceaux avant la fin, en ralentissant le tempo pour ne pas laisser une horde de festivalier déchainés partir sur la frustration d’une fin trop dynamique et laisser le soin aux organisateurs de gérer les débordements associés. Chapeau bas à ces deux jeunes artistes de l’EDM (Electronic Dance Music) qui ont définitivement pris de la bouteille depuis leur apparition au Pitchfork festival l’an dernier.

par Clément, Antoine, Vincent, Marine et François