Il serait difficile de totaliser le nombre de fois où nous sommes allés à la Route du rock à Saint Malo, cette grande messe de la musique indie-rock, ce festival qui nous a fait grandir dans nos choix musicaux à l’adolescence, jusque plus tard dans nos choix éditoriaux. 

Comme pour beaucoup, il a toujours été l’événement incontournable de nos week ends du 15 août, de par la qualité de la programmation, des découvertes que l’on pouvait y faire mais aussi par la dimension humaine de ce festival.
 
D’abord avec cette scène unique au sein du Fort de Saint Père, qui rassemble tous les festivaliers en un même endroit, quitte à devoir se fader des changement de plateau pouvant durer jusqu’à une heure, une attente qui favorise du coup les rencontres. 
Mais aussi la dimension humaine d’un festival à la ligne artistique plutôt resserrée, donnant cette agréable sensation d’être entre esthètes, au milieu d’une population qui est vraiment venue pour la musique et non pas principalement pour l’alcool et la fête. L’occasion également de retrouver des amis venus des quatre coins de la France pour ce rendez-vous annuel à la saveur si particulière.
 
Et si la programmation paraissait manquer de punch ou de saveur cette année sur le papier, nous savions que nous allions avoir notre dose de frissons à un moment ou un autre de ces trois jours. 

Vendredi 10 août

 
Tout a commencé de la plus belle des manières ce vendredi avec les parisiens de Yeti Lane qui jouèrent devant encore peu de monde, entre le public de la plage qui revenait au compte goutte du concert de Don Nino et du DJ Set infine et les festivaliers comme nous qui n’ont pu arriver avant le début des festivités au Fort.
 
C’est donc réellement avec Alt-J qu’a commencé le festival pour nous, avec leur indie-rock bancal et nasillard, très relax dans l’attitude jusque dans le vestimentaire puisque c’est en short que nous avons été accueillis par ces lads de Leeds pour une prestation qui nous a vraiment séduit même si on aimerait parfois que les lascars lâchent un peu la bride ou appuient un peu plus le pied pour marquer encore davantage l’auditeur.
 
 
Patrick Watson a ensuite eu sa dose de fans parmi lesquels on ne me comptera toujours pas après ce concert, bien qu’il faille lui reconnaître un plaisir de jouer et une générosité certaine, son univers ne me touche décidément pas, alors même que ses premiers morceaux m’avaient pour le moins intrigués il y a quelques années.
 
 
 
S’il y en a bien un qui convainc désormais en toute occasion, c’est bien Dominique A qui après l’exploit d’avoir réussi à tenir en haleine toute cette foule du fort en 2009, seul avec sa guitare, sa boîte à rythme et sa poésie chantée, nous est revenu cette fois-ci en combo rock avec son nouvel album et une section de cuivres et vents qui donnèrent une autre dimension à ses textes toujours ciselés et faussement abstraits. Appuyé par une scénographie très réussie, notamment grâce à ces carrés de lumière au dessus de chaque section de musiciens, fonctionnant comme des douches qui évoluaient en fonction des humeurs et rythmes des morceaux, le spectacle n’en fut que plus réussi, avec cette touche visuelle pour couronner le roi Dominique A.
 
Vint alors le tour du mythe Spiritualized avec tout le succès d’estime qui le précédait et je comptais énormément sur ce concert pour comprendre justement ce qui faisait l’aura qui accompagne ce groupe partout où il est annoncé ou commenté, les disques m’ayant plutôt laissé sur ma faim, avec très peu d’aspérités auxquelles me raccrocher pour discerner un quelconque caractère. Mais peine perdue car à aucun moment je n’arrive à rentrer dans cet amalgame de sonorités et de déflagrations surannées, un bordel même pas joyeux qui me glace et m’agace bien davantage qu’il ne me rend heureux. 
 
 
L’enthousiasme me vint davantage avec Civil Civic et leurs déflagration Synth-punk musclées mais maitrisées, qui ont pris d’assaut la petite scène de la tour avec entrain. Evidemment, ils ont alors bénéficié d’un très bon accueil d’un public heureux de pouvoir enfin se défouler, et lâcher prise sur des moceaux aussi bien foutus. 
 
The Soft Moon a alors repris le flambeau sur la scène principale pour nous offrir des morceaux que je dirais à mi-chemin entre la new-wave des cure et la puissance dégagée par la sensation new yorkaise de A place to bury strangers qui avaient retourné la même scène en 2009. Un set fort intéressant mais peut-être un petit peu répétitif et manquant un tantinet d’identité personnelle assez forte pour leur assurer une longévité selon moi. Laissons l’histoire de la musique me mettre un camouflet, car il est souvent heureux de voir que cette identité peut venir avec le temps et ce groupe de San Francisco n’en est encore qu’à ses premiers pas depuis sa création en 2009.
 
 
La venue de Squarepusher pour clore cette première journée de Route du Rock a provoqué bien des questionnements parmi mes amis critiques ou tout simplement fans du label Warp et de l’un des ses plus dignes représentants sur disque. L’homme qui a participé dans l’ombre d’Aphex Twin à l’aura du label anglais nous ayant habitué au meilleur comme, si ce n’est au pire, en tout cas au décevant. Et le résultat fut à la hauteur de mes espérances, suffisamment torturé et bancal pour me déstabiliser et rappeler à mon bon souvenir le plaisir de l’intelligent dance music (IDM) dont le label Warp fut le mètre étalon dans le début des années 2000.
 Ce plaisir de ne plus savoir sur quel pied danser tout en étant tout de même entrainé par la puissance de la percussion électronique. Un immense écran de Led , un pupitre de Led qui se confond avec l’arrière plan pour ne former qu’un et un casque/écran de LED pour sieur squarepusher, et des fractales à l’ancienne revisitées à l’aune des technologies actuelles, il n’en fallait pas plus pour m’en mettre plein la vue tandis que l’anglais se chargeait de m’en mettre plein les oreilles.
Le finish fut en apothéose de bruit maîtrisé lorsque Squarepusher descendit de son pupitre pour se saisir d’une basse qu’il a maltraité, saturée, surtraitée , extrèmement lourde et digitale mais dont les traitements avaient du mal à dissimuler la virtuosité de ce bassiste de génie. Si pour certains c’en était trop, car l’artiste a évidemment testé notre résistance physique, pas effrayé une seconde de paraître trop abscon ou compliqué, j’étais personnellement en extase, même si la partie vouée à ce jeu de basse très ludique mais expérimental aurait pu épargner au moins un quart d’heure au public de courageux qui étaient encore là à cette heure tardive.
 
squarepusher.jpg
  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Samedi 11 août
 
On se réveille par la chaleur qui envahit notre toile de tente et on en revient pas... Nous sommes à la route du rock, nous n’entendons pas dès le réveil le bruit des gouttes sur la toile de tente et nous n’allons pas passer l’après-midi à attendre que la pluie veuille bien cesser comme l’année précédente. Ni une ni deux (mais trois crêpes en centre ville) et nous voilà sur la plage Bon secours pour profiter de ce soleil franc, radieux et incendiaire, sur une serviette, en maillot à admirer les plongeons adolescents de la piscine d’eau de mer en se laissant porter par la musique si raccord d’ Ela orleans. Les sons cottoneux et atmosphériques de cette polonaise, londonienne d’adoption, virent leur apothéose en cette charmante reprise de “And the beat goes on”, et ont donné une saveur toute particulière à notre après-midi. Une bien belle personnalité artistique à suivre...
 
De retour au Fort nous tardons à nous mettre en route et nous manquons Veronica Falls et Savages à cause justement de la dimension humaine du festival dont je parlais en ouverture de ce report (et oui ok aussi à cause de la dimension apéro qui n’en finit plus, mais c’est bien lié croyez moi !). Pour Savages ce fut d’ailleurs bien dommage car tous les copains critiques n’avait que ce mot à la bouche une fois arrivés sur le site. Et visiblement ce nouveau projet de la femme fatale Jehn Beth du groupe de petits frenchies exilés à Londres John and Jehn, groupe qui nous avait tant impressionné à Novorama (et que vous aviez pu retrouver en interview sur nos ondes) vaut son pesant d’énergie rock débridée. La preuve en image ci-dessous dans une petite salle londonienne. Très très convaincant... 
 
Nous arrivons sur un set de Lower Dens un peu décevant, moi qui avait vraiment apprécié l’album dans ma chronique radio, je n’ai pas retrouvé ici les subtilités qui m’avaient convaincu , contexte de plein air n’aidant pas j’imagine.
 
The XX annonce ensuite du lourd avec un changement de plateau très long qui voit une croix gigantesque se dresser en arrière plan. Et difficile de bouder son plaisir dès les premières notes et quand la voix de Romy Madley-Croft vient s’immiscer sous notre épiderme. Cette musique a autant de chaleur et d’humanité que de blues et d’électronique comme vient nous le rappeler Jamie XX avec ses percussions acoustiques et électroniques en arrière des deux héros vocaux du groupe. On découvre avec plaisir de nouveaux morceaux très enthousiasmants, bien plus que le seul morceau qu’il nous a été donné de découvrir sur la toile au début de l’été. Certains regretteront un manque de communication et de chaleur de la part des musiciens, d’autres les petits plantages rythmiques d’un Jamie XX qui doit sûrement accumuler vu le succès qu’il rencontre avec ses propres productions et ses dj sets. Reste une formation très attachante, avec une très forte identité et une capacité à poser une atmosphère, leur atmosphère comme quiconque.  
 
Willis Earl Beal nous appelle ensuite de la petite scène pour un show époustouflant de charisme avec son gospel torturée et sa voix qui peut parfois rappeler Cee-lo green. Un vrai performer qu’on dit, pour la légende , avoir été homeless (je dis homeless parceque y a plus de swag, Clochard ça fait un peu Gérard Jugnot dans Une époque formidable). Une success story à l’américaine en devenir du coup... A suivre !
 
Mark Lanegan prend ensuite d’assaut la grande scène avec un rock très classique du haut de sa stature de légende qui a tout côtoyé, de Kurt Cobain aux Queens of the Stone Age. Mais rien n’y fait ce rock là est trop classique pour moi, m’ennuie, tout en reconnaissant la qualité de la musique et des musiciens et de cette voix usée par la cigarette et la vie... Je m’envole pour profiter de mes amis qui n’ont pas tout vu de ce que Mark Lanegan a vu, mais qui sont un peu aussi, à leur manière des légendes (la dimension humaine hein , t’entends?).
 
 
C’est donc passablement éméchés que mes potes et moi nous retrouvons plus tard dans tous nos états sur le set de Breton, que nous attendions avec une certaine impatience. Et encore une fois, le fusible a sauté avec un groupe qui donne des watts, du beat hip hop, du violon samplé, de l’indie rock et de la bass music à l’anglaise sans qu’aucun de ces éléments ne soit superflu ou indigeste. Cette formule fonctionne très bien et me voilà à headbanger et sauter partout comme si j’avais l’âge de ces petits gars sur scène, visiblement très heureux d’être là. Cependant si je m’amuse, c'est en me disant parfois que cette musique sonne tout de même particulièrement adolescente, sweat à capuche et mèche sur le côté, et que, merde, il faut que le chanteur, certes anglo-français, arrête de nous parler en français avec son accent à la Brian Molko et un discours démago à la Cali parceque je vais finir par monter sur scène lui mettre une calotte derrière la tête. Une fois ce petit agacement passé, j’ai passé , comme pour leur concert à La Machine du Moulin Rouge, un très bon moment et je souhaite une longue vie de tubes à ce jeune groupes de petits branleurs magnifiques. (Juste, que quelqu’un dise au chanteur de ne pas nous balancer des “je t’aime” entre chaque morceau en levant le bras en l’air... Ca suffira ).
 
 
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Dimanche
 
Notre soirée commence avec Cloud Nothings qui, on doit le reconnaître sait parfaitement composer une sorte de Punk à la greenday tirant sur le grunge, mais ce revival ne prendra pas avec tout le monde et je suis resté assez froid à l’écoute de cette musique qui certes me rappelait mes 18 ans avec une certaine nostalgie mais ne provoque plus en moins la moindre excitation. Je laisse donc à plus jeune ou moins blasé (ou plus bourré) le soin de pogoter comme en 90 et me retrouve en suite face au concert de Stephen Malkmus and the jicks qu’on labelisera comme tendre et rigolo, parcequ’on veut imprimer une marque à Novorama alors on crée des labels, c’est comme ça... On aime l’esprit décalé du leader de Pavement qui continue à se faire plaisir avec des mélodies enlevées et joyeuses et des paroles à traduire absolument pour se faire une vraie idée de ce que vous entendez.
 
 
Arrive ensuite sur scène deux types à synthés (Johnny Jewel qui a un petit côté Cali physiquement parlant, pour d’autres raisons que le chanteur de Breton) et guitare ( Adam Miller), un batteur (Nat Walker) pour le début du concert de Chromatics, groupe vraisemblablement très attendu par le public du fort qui laisse d’autant plus éclater sa joie (masculine) à l’arrivée différée de la chanteuse Ruth Radalet. Et si on avait peur de tomber dans le mou mou synthétique et spleenien tout juste bon à nous faire dodeliner de la tête, il fallait faire confiance au boss du label italians do it better pour que le show nous emmène également sur un pied capable de nous faire danser tout en s’abandonnant à une nostalgie nocturne déchirante d’émotion. Un concert maitrisé et une très bonne impression laissée par ce groupe de Portland qui nous laisse penser que pour le coup, italians do it better...
 
En revanche, vu l’horaire de programmation, il fallait vraiment être un énorme fan de Mazzy Star pour réussir à tenir debout, après trois jours de festival et à cette heure de la nuit. J’ai pu reconnaître entre deux endormissements passagers des morceaux chéris comme Fade into you, qui m’ont fait me rappeler que dans un autre contexte, leslow-core de Mazzy Star m’envoyait facielement au septième ciel. On les remerciera aussi d’avoir finalement fait assez peu de morceaux de leur nouvel album qui sonne très country music et qui là pour le coup m’ont fait fuir jusqu’au stand galette-saucisse le plus proche.
 
 
C’est alors que nous vient, sur la petite scène de la tour, le prodigieux, l’inénarrable, le merveilleux Colin Stetson, qui au delà d’être le saxophoniste de Bon Iver, a un répertoire solo tout bonnement hors du commun. Comment ce type fait-il pour mettre autant de couche sonores avec son seul instrument (je parle de son saxo bande de petits coquins), le rythme des clés contre le tuyau principal, les boucles de nappes de vents maitrisés par la respiration continue , exercice très difficile permettant de reprendre sa respiration tout en continuant à souffler dans le bouzin, mais aussi sa voix qui filtre une mélodie supplémentaire à travers l’anche du saxophone basse imperssionant qui fait quasiment sa taille. On arrive à ce concert en ayant peur de voir quelque chose de bien trop expérimental et on en ressort avec des ”encore” plein la tête et l’impression d’avoir vécu quelque chose d’exceptionnel. Tout en rappelant que ce musicien plein d’humilité nous demande en début de concert d’être indulgent car il avait la grippe et de demander aux premiers rangs de ne pas fumer.Révérence, chapeau, bas et talent à ne pas manquer sur ses prochaines dates.
 
Du coup je passe totalement à côté du concert de The Walkmen, à qui j’aimerais reconnaitre un talent pour des chansons rock classieuses mais qui m’ont fait très peur par moments avec des délires à la U2 très très dispensables.
 
 
Le festival se finit alors sur la prestation très convaincante d’Hanni El Khatib en rocker Elvissien , qui commence 60’s pour continuer sur rock garage qui envoie du riff. Rien de tel pour finir de se défouler et faire honneur, une dernière fois au Rock, celui qui nous a amené l’esprit d’un festival Malouin toujours sur la brêche, à la programmation culottée et qui mérite bien mieux qu’un énième Stress sur lesentrées, certes en déclin sur cette édition dénuée de véritables têtes d’affiche “bankable”. On ne les blâme pas, car en ce qui nous concerne, c’est pour cela qu’on vient tous les ans, pour une programmation faite avec le coeur avant tout , la calculatrice après.